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A la mémoire des défenseurs martyrs de l’Atlas Le haut Atlas pré-oriental a connu une guerre des plus meurtrières et des plus sauvages en 1932. La bataille de tazgzaout a coûté la vie a plusieurs milliers de personnes dont des femmes et des enfants. Les eaux des gorges de l’Aqqa n yid (canyon de la nuit), rapporte-t-on, avaient changé de couleur tellement elles avaient drainé de sang humain. Pour les envahisseurs, cette guerre était celle de la pacification et de la soumission des tribus berbères alors rebelles. Pour d’autres, c’était le processus d’un protectorat qui devait aboutir. Les tribus berbères scellaient des pactes d’alliances et se regroupaient pour lutter contre l’invasion française. Le tamazight étant de tradition orale, très peu d’écrits objectifs parlent de cette résistance mais quelques poèmes berbères d’alors permettent aux générations actuelles de mesurer l’ampleur du massacre et d’en analyser les images. En tamazight de la haute Moulouya et du haut Atlas pré-oriental, entre autres, le terme usuel signifiant la guerre tire sa racine du verbe tuer neġ. Les acceptions de ce verbe, ses occurrences et ces extensions morphologiques offrent bon nombre d’images aussi bien dans le discours quotidien que dans la poésie de la région. Avant de nous pencher sur quelques images de la résistance dont on développera quelques thèmes, nous proposons d’abord un examen linguistique de contextes renvoyant à la guerre communément dite imnġan. Le nom de la guerre En ce sens que l’on peut tuer tant physiquement, psychologiquement qu’économiquement, notamment en réduisant à la misère un individu, une famille ou une tribu, le verbe neġ apparaît dans des contextes variés où il subit à chaque fois divers degrés de variation sémantique. A travers quelques exemples glanés çà et là, qui constituent en eux-mêmes des images, on peut globalement cerner la portée sémantique de la racine NĠ et des noms qui en découlent : |
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Types d’actualisation du verbe |
Racine lexicale |
Structures nominales |
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neġ ® tuera- inġa-t g wawal ® Il l’a tué dans la parole = Il l’a réduit au silence (en lui livrant la guerre du verbe).(guerre psychologique du dire à travers l’interaction verbale).a1- tnġa-yi twungimt ® Ma conscience m’a tué = Ma conscience m’a livré la guerre. ( Guerre psychologique de soi sur soi à travers le monologue). a2- nġan-aġ s tmddallut ® Ils nous ont tués d’humiliation (Guerre psychologique touchant l’honneur et l’amour propre en réduisant l’autre à l’avilissement et à la bassesse).
b- nġan-aġ s war ša
/
nġan-aġ s taļļuzt ® Ils nous ont tués de faim = Ils nous ont réduits à la misère. (Guerre économique consistant en la destruction des biens [villages, récoltes et troupeaux]). c- nġan-aġ s wubuy n tqbilin ® Ils nous ont tués par la séparation des tribus = Ils ont désorganisé les tribus. (Guerre sociologique consistant en la désintégration du tissu social, en la désorganisation dans l’ordre tribal à des fins d’affaiblissement). d- nġan-aġ s lkur d ţţyyarat ® litt. Ils nous ont tués avec des obus et des avions = Ils nous ont anéantis avec des obus et des avions. (guerre physique d’élimination et d’anéantissement.) |
NĠ |
iniġi / iniġan (pl.)
ou
imnġi / imnġan (pl.) (dispute, bataille, guerre ponctuelle / guerre de longue haleine).
mnġiyut (fém. Sing.) (action de tuer, de donner la mort, manière de tuer)
ttnaġiyt (fém. Sing.) (combat).
amsnaġ / imsnaġn (pl.) (guerrier(s), combattant(s))
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B- Images de la guerre à travers des fragments de poèmes: 1- Images de l’ébranlement de l’homéostasie familiale et tribale En dehors des combats où certains résistants perdaient une jambe, un bras ou la vie, la tactique des occupants était aussi d’amputer les guerriers de leurs femmes et de leurs enfants. Dans son chef-d’œuvre intitulé «La Montagne berbère », le capitaine Saïd Guennoun de l’armée française affirme que les occupants étaient « habitués à considérer la capture des femmes et des enfants de l’ennemi (les Berbères) comme la consécration indispensable de toute victoire vraie »p.92. Confirmant ce fait, un résistant de la tribu des Ayt Ihya fit le constat suivant : tnġa-yi twungimt, izda wrumy tiqbilin inġa waggu ihŗŗan ahmažžu n wafa immut-i wعrrim zrin-id lhmum n-s ad i ttġyyarr usin ifrax inw bbin-i wafriwn giġ ahaqqar ittnqqazn han amaziġ da t ineqq umazigh bar ad gn ibrdan i rumiyn isllzdy wašal s bnadm yall d yignna s idammen rrعb ay tgit a dduniyt !
Ma conscience me ronge, le roumi a passé à la mouture les tribus
Les fumées âcres ont étouffé la flambeau du courage
Mon fils est pris par la mort et son legs en ouvrages me torture Enlevés, tous mes enfants ! Je suis sans mes ailes un corbeau réduit à sauter Amazigh en tue un autre afin de baliser pour les roumis le passage La terre a secoué tant d’hommes et le ciel -de sang- a pleuré Ô la vie ! Tu n’es bien pour nous que frayeur ! L’expression de la douleur est poétique parce que, semble-t-il, on cherche l’apaisement de la souffrance dans l’esthétique et l’ordonnance du verbe, tellement et si bien qu’on chante poétiquement l’amour et la mort, l’affliction et la joie. Une chose est sûre : l’oralité étant une caractéristique essentielle de leur culture, les Berbères ont toujours compté sur la mémoire. Celle-ci privilégie le discours imagé, les fragments de poèmes, comme autant de jalons et d’indices qui serviront peut-être un jour dans les chantiers de la reconstruction de leur Histoire. Images de l’amputation L’amputation ubuy a été un phénomène très courant lors de la guerre de résistance. Elle a été aussi bien celle d’organes biologiques que celle des membres de la famille et du clan. Une tribu amputée de ses guerriers vit à grande échelle le même drame qu’une famille définitivement coupée de son chef ou de ses fils. Un poète de Tizi ou Zzou (haut Atlas pré-oriental), rapporte cette image horrible qui témoigne des atrocités d’une guerre : bbin-aġ ils bbin-aġ imzgan bbin idarr d’ifassen s ugari zrin-id araعa-nw ad iss ttebbiġ ul. (Ali n’ayt عmer) Traduction Amputé de la langue et dépourvu d’oreille Amputé des pieds et des mains sous l’effet des fusils, Ils ont épargné ma vue pour que je me brise le cœur ! L’image expose l’homme handicapé des membres et de certains sens tout en focalisant le regard du spectateur sur la dimension de l’auto-torture psychologique à laquelle on accule le moribond. En lui épargnant les yeux, on laisse au résistant l’occasion et le temps de contempler le panorama de son corps mutilé afin de se briser le cœur dans le processus d’une mort à vivre, une mort lente … Pour l’occupant, ce genre d’actes était destiné à décourager les indigènes, à les dissuader en les renseignant sur le pouvoir et la sauvagerie de leurs adversaires. Pour vaincre, il fallait semer la terreur. Paradoxalement, de telles images enrageaient les guerriers berbères et les poussaient à résister davantage et à riposter d’une façon encore plus horrible dès qu’ils le pouvaient. Ne laissant aucune place à l’Amour, la guerre cultive la haine et dépouille les hommes de leurs valeurs les plus chères. 3- Images de l’esclavagisme et de l’avilissement Lors de l’occupation des montagnes du haut Atlas, dès qu’une tribu abdiquait et déposait les armes, on enrôlait de force ses hommes pour livrer la guerre à d’autres tribus non soumises et cela donnait indiscutablement lieu à des batailles fratricides. L’armée parallèle constituée d’indigènes, œuvrait -malgré elle- sous les ordres et la surveillance des bataillons français. Le capitaine Saïd Guennoun de l’armée française rapporte qu’« En quelques jours, un escadron de spahis, particulièrement atteint par le mal, perdit par les désertions successives, plus de la moitié de son effectif. Des petits postes entiers partaient chaque matin avec leurs fusils et leurs cartouches après avoir assassiné leurs brigadiers français ou algériens qui refusaient de les suivre en dissidence. On dut désarmer ce qui restait encore de l’unité et confier les chevaux à des tirailleurs algériens volontaires, chargés désormais du service de vedettes. » La montagne berbère, pp.92-93. Engagée de force – parmi des centaines d’autres- à servir de porteuse et de cuisinière auprès des colonies militaires françaises, qui pénétraient jadis progressivement dans le territoire montagnard, une femme des Ayt Ayyach Ounzegmir lançait cette complainte : usiġ aġrum d waman aġulġ d asrdun ittﻉtaqen s uﻉggadi usiġ tamnt usiġ isufar usiġ i wrumiy taggwatt g usmmid giġ udad n ﻉari ar akkaġ aﻉllaf i wrumi y ad inġ winu J’ai porté force pain et de l’eau Je suis réduite à une mule, je me nourris du bâton J’ai porté du miel et encore des épices J’ai porté le baluchon lourd du Roumi Dans le froid, je suis le mouflon des montagnes Et j’ai nourri le Roumi qui donne la mort à mes proches. 4- L’image du tatouage et de l’expression de l’affliction et de la violence de soi sur soi La concrétisation de l’image du drame sur soi par le tatouage a été l’apanage de milliers de femmes berbères au temps de la résistance. Le tatouage qui avait autrefois deux fonctions essentielles, l’esthétique et l’identification tribale des femmes, se trouva subitement augmenté d’une autre signification visant la pérennisation de la marque de la souffrance subie sur le corps qui la vivait. Cet acte d’extériorisation de la douleur, par le tatouage, est à la fois la publication du drame vécu, l’exorcisation du mal supporté et le signe criard du continuum de la résistance exprimée sur la peau à l’aide de l’aiguille. Le refus de l’Autre, dans sa sauvagerie, dans sa force destructrice, était ainsi signé, exposé et assumé. En effet, la femme qui venait de perdre son époux se tatouait d’une oreille à l’autre le menton, et celle qui assista à l’emprisonnement de son homme gravait en forme d’anneaux sur ses poignets la douleur des mains ligotées. La première restituait ainsi sur son propre visage l’image de la barbe du mari disparu et la seconde celle des menottes qui plongeaient dans l’incapacité et l’humiliation son conjoint désolé. Les femmes se tatouaient aussi des anneaux au niveau des chevilles pour faire penser aux lourdes chaînes traînées, à petits pas, par leurs maris capturés. A froid, avec le recul amer de celui qui ne trouve de refuge que dans la désolation et l’amertume, les femmes tatouaient dans la tristesse profonde les événements d’une guerre de résistance imposée. Mais, à chaud, elles se livraient systématiquement à l’opération d’agždur . Dans une vision étroite et très réductrice des faits, Agždur est défini dans le dictionnaire1 des parlers du Maroc central de Taïfi Miloud en ces termes : « fait de se lacérer, s’égratigner les joues en se lamentant (signe du deuil chez les femmes) »
ulliġ a y ayt ma utġ awd agždur i waggayn
ad ġmuġ imudal s waššarr mad s iqršall n tadutt ? ad utġ ahdžžam i tamart greġ i ydarn d iffassn tiġuniwin idda wryaz inw nġan-t, sġusn imndi-ns, ettšn ulli, hat ﻉniġ kksn-i i dduniyt !? J’ai pleuré, Ô mes frères ! Et j’ai lacéré de peine mon visage Ai-je à me creuser les tempes avec les ongles ou me servirai-je de mes cardes ? Je me tatouerai une barbe et sculpterai sur les poignets et les pieds des attaches Mon homme est tué, son blé est grillé et son troupeau égorgé Ne suis-je pas à la vie - dans tout cela- arrachée ? Guennoun, S., Rabat, 1933, La montagne berbère : Les Ait Oumalou et le pays Zaïan. Ed. OMNIA. 3Taïfi, M. Paris, 1991, Dictionnaire Tamazight-Français (Parlers du Maroc central), éd. L’Harmattan-Awal. |
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Cartes géographiques empruntées à Michael PERON, Sociétés Montagnardes et Sahariennes (Contribution à l’Histoire du haut Atlas oriental : Les Ayt Yafelman) In R.O.M.M.,38,1984-2, Aix en Provence. |
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